La mondialisation financière aggrave les inégalités de richesse

Publié le 2018-06-05 | Le Nouvelliste

Dans un récent article publié en août 2017, Dani Rodrik, professeur à l’Université Harvard, étudie la relation entre le populisme et la mondialisation. Dans ce texte, un accent particulier est mis sur les impacts négatifs de la mondialisation financière sur les inégalités de richesse à travers le monde. La mondialisation financière semble avoir produit des effets négatifs sur la répartition de la richesse dans les pays, en partie à cause de son impact sur l’incidence et la gravité des crises financières.

Dans une série de documents remarquables, les chercheurs du Fonds monétaire international (FMI) ont rigoureusement analysé ces effets. Le plus remarquable, selon Dani Rodrik, est l’analyse récente de Furceri et al. (2017) qui porte sur 224 épisodes de libéralisation du compte de capital, la plupart d’entre eux ayant lieu au cours des dernières décennies. Les épisodes de libéralisation sont identifiés par de grands changements dans une mesure standarde de l’ouverture financière et de grands flux de capitaux subséquents. Les auteurs constatent que la libéralisation du compte de capital conduit à des baisses statistiquement significatives et durables de la part du revenu du travail et des augmentations correspondantes du coefficient de Gini qui mesure les inégalités de revenus et de richesses.

Les effets néfastes sur les inégalités de richesse sont plus forts dans les cas où la libéralisation s’accompagnait d’une forte augmentation des flux de capitaux. La mondialisation financière semble avoir complété le commerce en exerçant une pression à la baisse sur la part du revenu du travail. Pourquoi la mondialisation financière augmenterait-elle les inégalités et la part du capital en particulier? Dans une certaine mesure, ces conséquences redistributives néfastes de la mondialisation financière sont une véritable surprise pour certains économistes qui prédisaient plutôt une augmentation du bien-être global.

Cependant, il peut y avoir une explication évidente et liée au pouvoir de négociation. Tant que les salaires sont déterminés en partie par le pouvoir de négociation entre les employés et les employeurs, les options de sortie de chaque partie jouent un rôle important. Or, avec peu d’options de sortie, notamment en contexte de chômage, le pouvoir de négociation du travailleur demeure très faible. Que va-t-il faire s’il refuse le salaire qui lui a été proposé ? La réponse à cette question fait souvent peser la balance du côté de l’employeur.
La mobilité des capitaux donne aux employeurs une menace crédible: acceptez des salaires plus bas, sinon nous nous déplaçons à l’étranger. Furceri et al. (2017) prouvent que la baisse de la part du travail est liée à la menace de relocalisation de la production à l’étranger. En tant que variable proxy pour la menace potentielle, ils utilisent les probabilités de licenciement de différentes industries. Ils trouvent que l’effet de la libéralisation du compte de capital sur les parts du travail est particulièrement important dans les secteurs ayant un taux de mise à pied naturel plus élevé.

L’explication du pouvoir de négociation est également conforme à la découverte de Jaumotte et al. (2013) qui indiquent que c’est l’investissement direct étranger qui est associé à l’augmentation de l’inégalité. La mobilité différentielle a d’autres implications qui portent sur les questions de redistribution.

Les travailleurs paient les frais

Un autre argument de Dani Rodrik est que la mobilité du capital augmenterait la volatilité des gains du travail et, en particulier, réduirait le fardeau des chocs économiques au travail. Cela découle également de la mobilité différentielle du travail et du capital à travers les frontières. Le facteur qui est bloqué dans les limites de la frontière doit absorber les coûts des chocs idiosyncrasiques. Des preuves subséquentes sur la volatilité des résultats sur le marché du travail ont été largement compatibles avec cette hypothèse. Les travailleurs ayant les compétences et la qualification les plus bas, ceux qui sont les moins susceptibles de se déplacer à travers les frontières, sont généralement les plus touchés par ce changement de risque. Ils sont également les plus furieux contre la mondialisation ou la libre circulation du capital et du travail.

C’est exactement ce qui s’est passé aux États-Unis durant les dernières élections présidentielles où les ouvriers blancs ont voté massivement pour Donald Trump dans l’espoir de limiter l’afflux des migrants et la fuite de capitaux à travers la délocalisation des industries intensives en main-d’œuvre. Cela engendre une perte d’emplois dans ce secteur, soit une hausse du taux de chômage de ces employés.

Un autre type de changement avancé par Dani Rodrik concerne le taux d’imposition. Comme le capital devient globalement mobile, il devient plus difficile à taxer. Les gouvernements doivent de plus en plus se financer en taxant les choses moins flexibles: la consommation ou le travail. En effet, les taux d’imposition des entreprises ont fortement diminué dans presque toutes les économies avancées depuis la fin des années 1980, parfois à moitié ou plus. Pendant ce temps, le fardeau fiscal sur les salaires (charges sociales, etc.) est resté à peu près constant et les taux de taxation sur la valeur ajoutée ont généralement augmenté. Il est plausible de penser que ces tendances mondiales sont liées à la mondialisation et à ses effets sur les taux d’imposition. Il existe des preuves empiriques systématiques qui appuient cette hypothèse.

Dans une étude sur des données de panel de quatorze pays de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) pour la période allant de 1967 à 1996, Bretschger et Hettich (2002) constatent que les procurations pour l’ouverture du capital et des comptes commerciaux sont liées négativement aux taux d’imposition effectifs des entreprises et positivement aux taxes du travail. Des résultats similaires sont rapportés par Onaran et Boesch (2014) dans une étude plus récente avec des données jusqu’en 2007.
Dans une étude couvrant la période 1981-2001, Garretsen et Peeters (2007) constatent que les niveaux d’investissement direct étranger exercent une pression à la baisse sur les taux d’imposition effectifs sur le capital, mais qu’il existe une hétérogénéité considérable selon sur les caractéristiques du pays. Devereux et al. (2008) modélisent explicitement la sélection par les gouvernements du taux d’imposition des sociétés et de l’assiette fiscale des entreprises dans un cadre de théorie des jeux. Ils constatent que les pressions stratégiques à la baisse ne fonctionnent que dans les pays ayant des comptes de capital ouverts et concluent que «les réductions des taux d’équilibre peuvent s’expliquer presque entièrement par une concurrence plus intense générée par la détente des contrôles du capital».

Dans son allocution à l’«American Finance Association », Luigi Zingales (2015) se plaint que les économistes ne se soient pas distingués dans les années qui ont mené à la crise financière mondiale. « Nous devrions reconnaître que notre vision des avantages de la finance est gonflée », a-t-il écrit.

Pour Dani Rodrik, les attitudes des économistes à l’égard de la mondialisation financière ont illustré cette attitude. Comme pour dire que les impacts négatifs de la mondialisation financière sur les couches les plus vulnérables seraient sous-estimés.

Thomas Lalime
thomaslalime@yahoo.fr

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